MATISSE (1869-1954)
Matisse dit tout avec presque rien
Rosamond Bernier
Voici deux œuvres de Matisse L’Arbre de vie et L’Arbre (Platane) exécutées à Nice en 1949 et 1951 et inspirées des séjours du peintre à Tanger

L’Arbre de vie
Nice 1949. Papier gouaché, découpé et collé sur carton. 515 x 252 cm. Cité du Vatican, musée du Vatican. Collection d’art religieux moderne
L'Arbre de vie fait partie des projets de vitraux pour la Chapelle du Rosaire de Vence. A cette époque, Matisse, âgé et souffrant de rhumatismes paralysants, abandonnera la peinture à l’huile pour se consacrer à la gouache découpée. Ce qui lui donnera une nouvelle source de vitalité tout en concrétisant son rêve : simplifier la peinture.
Ces deux panneaux reflètent tout ce que Matisse a aimé rechercher au fil de sa peinture et d’un travail acharné ; la joie de vivre, l’harmonie avec la nature, l’apaisement, l’extase, les courbes en tant que vénération de la féminité. Les séjours du peintre à Tanger l’avaient ressourcé car au Maroc il était dans son élément comme un artiste sur le motif ! Dans L’Arbre de vie, on retrouve l’inspiration de ce pays artiste au quotidien : l’art abstrait des tapis, la géométrie et les motifs répétitifs de la céramique murale (zelliges) la ferveur des couleurs, la cordialité.
Matisse, alité, découpe des papiers gouachés à l’aide de ciseaux. De ses mains souffrantes naissent les mains de la vie, des Khamsas, des pieds, des plantes, des ailes d’abeilles aux feuilles bleues, des flammes dansant l’allégresse. Ces formes hybrides entre l’humain et le végétal font penser aux fougères du commencement de la vie sur terre. Par ailleurs, elles nous projettent dans l’art contemporain de par leurs formes stylisées annonçant le design compact, pur, lisse d’aujourd’hui. L’art de Matisse est précurseur et visionnaire. Et si de surcroît ces doigts agités étaient la métaphore de la main du peintre qui passe le relais et se prolonge en espérance de rondes de la fraternité ?
Dans la limpidité ascensionnelle de l’œuvre, sa composition en évocation de chasuble, sa finalité de vitrail de mer et d’infini, s’inscrit la spiritualité de Matisse.

L’Arbre (Platane)
Nice 1951. Encre et gouache sur papier encollé sur toile. 176 x 152,5 cm. Collection particulière
Voici un dessin au trait lent, posé, ascendant, œuvre tardive de Matisse réalisée trois ans avant sa mort. Le titre du tableau est L’Arbre, avec un « a » majuscule suivi de la mention de son espèce Platane entre parenthèses. C’est comme si cet arbre ultime était l’arbre universel, absolu, présenté ici en gloire sur la totalité du format. Dénudé de la couleur, il devient porteur de lumières intérieures.
Cet arbre-chandelier semble canaliser dans la fluidité de ses lignes les préoccupations chromatiques de la peinture de Matisse. Bras chargés de feuilles, de fruits, formes pulpeuses, alanguies, poissons remontant la rivière... Les feuilles, toutes pointées au ciel, se pressent de « monter avec l’arbre ». L’amour de Matisse pour la musique et la danse-farandole éclate dans cette partition d'élans, ces lancers de délicates pointes de danseuse à la barre. Dessin tout simple, écriture de vérité.
Les tracés épais à la gouache blanche sont-ils jeu de lumières ou traces de neiges du grand âge ? Et voyez, telles des circonvolutions de sève, comment le tracé blanc rehausse le fond beige, est traversé par la ligne noire, parvient à l’éclaircir par endroit, comment la ligne noire se renforce d'encre par dessus le blanc… Si Matisse - coloriste devant l’éternel - n’utilise pas ici la couleur, il l’outrepasse par la puissance de deux non-couleurs, le blanc solaire et le noir insondable, alliés à l’élégance d’une couleur intermédiaire, le beige du support, qui rappelle la tonalité du bois clair.
Œuvre tendre, secrète, trait d’encre à peine tremblé, tronc solide qui résiste à de lourdes charges mais ne ploie pas. Autoportrait de Matisse !
Citation de Matisse à propos de sa lenteur à dessiner « Il faut que ça pousse en moi comme une plante dans la terre »
L’Arbre de vie et L'Arbre (Platane) ne sont plus dans la figuration tels Les Acanthes et La Palme - arbres du message précédent - mais dans la transfiguration…
Livre "Le Maroc de Matisse" aux Editions Gallimard,1999. Les reproductions des arbres des 2 messages proviennent de ce livre
Le Blog d’Anna Galore : reportage sensible, texte et photos, sur la chapelle du Rosaire de Vence entièrement décorée par Matisse. Vous y découvrirez le vitrail réalisé à partir de L’Arbre de vie
Rosamond Bernier auteur du livre passionnant "Matisse, Picasso Miro, sous l'oeil d'une amie" aux Editions Plume, 1992
Prochain message : Variations sur des arbres du Midi. Suite à l'exposition des dessins d'Alexandre Hollan présentés au musée Fabre de Montpellier depuis le 3 mars dernier. Fin de l'expo 6 juin 2012